Vendredi 20 février 2009
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"L'Art de la Pensée
Négative"est un film norvégien, sorti dans nos salles en novembre 2008, dont le propos m'a particulièrement
interpelée :
Synopsis
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Geirr est trentenaire et handicapé à la suite d'un accident. Sa femme est sur le point de le quitter, cédant devant son mauvais esprit et sa
misanthropie galopante. En désespoir de cause et pour lui donner une dernière chance, elle convie chez lui un groupe d'handicapés chaperonnés par une coach pleine de foi en sa
méthode positive. Il les accueille à sa manière en leur vidant un extincteur dessus. Dès lors, son entreprise de démoralisation commence. Tous les repères vont exploser, les
handicapés vont prendre le contrôle et exclure les valides et leur bonne conscience, se perdant dans une nuit d'ivresse aux vertus inattendues.
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source : ALLOCINE.COM
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Bien que je n'ai pas vu le film, ni que je sois handicapée, je ne traîne pas moins avec moi depuis bientôt 26 ans, les séquelles d'un accident de voiture, fruit
d'une rencontre manquée avec un cervidé mais fort réussie en revanche avec un énorme platane. J'en suis donc ressortie fracassée mais pas trop, sans qu'aucun organe vital soit atteint, mais
avec un trauma crânien qui a été fort près de me coûter la vie et qui a relégué au second plan les problématiques liées à mes fractures et autres points "touchés".
Évidemment mon entourage, qu'il soit plus ou moins proche, s'est ingénié pendant des mois, des années même, à
vouloir me "remonter le moral" en essayant de me prouver par A + B que j'étais "une sacrée veinarde" et qu'en plus tout allait pour le mieux puisque j'étais "encore en vie".
TOUT CE QUI NE TE TUE PAS TE REND PLUS FORT
Non. Cet accident ne m'a pas tuée mais il m'a laissée dans un état intellectuel déplorable : plus aucune capacité à la mémorisation, ni à la compréhension (même sur des phrases aussi
banales que "le ciel est bleu aujourd'hui"), ni à l'analyse et /ou la réflexion. Cet état de mon pauvre cerveau a duré cinq ans. Et ce n'est pas par miracle si un jour j'ai pu penser
entrevoir la possibilité de sortir de ce tunnel. NON. Cela a été la combinaison de ma volonté et de la disparition de certaines séquelles ou (ce
que je suis plus portée à croire) la création de nouvelles connexions.
Oui, je l'ai voulu, je me suis battue avec et contre moi-même des années durant pour y arriver, sans aucune aide extérieure et surtout pas par le corps médical puisqu'à cette époque-là, la
"rééducation" des traumatisés n'existait pas encore.
Et là où je rejoins le propos de ce film, c'est que des âneries "bien pensantes" du type "mais tout va bien, tu es toujours vivante", j'en ai entendu plus que de raison d'autant plus
qu'en définitive cela ne m'était pas directement adressé. Il faut traduire : "tout va bien pour nous , tu es toujours vivante". Ce sont les proches qui expriment ainsi leur
bonheur de ne pas nous avoir "perdu". Maladroitement, certes. Et sans jamais accepter d'entrendre :"je ne suis pas heureuse d'être toujours vivante dans l'état dans lequel je me trouve
désormais".
Quant au "tout ce qui ne te tue pas te rend plus fort", il me fait vomir.
Je ne sais pas en quoi on est plus fort quand on n'a plus aucune capacité intellectuelle ou presque, quand on perd de la mobilité physique, quand la pratique de tout sport (y compris la natation)
devient source de douleurs supplémentaires, quand les autres vous renvoient systématiquement une image de vous-même différente de celle que vous savez avoir. Quand les autres finissent par
nier tout simplement votre réalité, peut-être parce qu'ils ne savent pas, ne peuvent pas comprendre, envisager ou même supposer ce que c'est . C'est déstabilisant, j'en conviens . Mais
plutôt que de se laisser déstabiliser, les valides, les bien-portant, préfèrent asséner des phrases bêtes à pleurer, peu importe puisque au final ce ne seront pas eux qui pleureront.
Non, effectivement, le platane n'a pas eu ma peau. Et "non !" il ne m'a pas rendue plus forte. J'ai été obligée d'être plus combative, plus enragée, plus exigeante avec et pour moi. Ça a
été ma réalité pendant toutes ces années où j'ai refusé de me contenter d'"être encore en vie", refusé d'admettre pour vrai les dires des autres quand ils niaient simplement et proprement mes
incapacités intellectuelles, quand les autres me traitaient de "mauviette" quand je refusais de les suivre sur l'une ou l'autre activité physique.
Et non, je ne suis pas plus forte aujourd'hui qu'à la veille de cet accident : je n'ai jamais pu suivre les études dont j'avais rêvé, je n'ai plus jamais eu l'occasion de donner un concert tel
que celui pour lequel je m'étais préparée et qui devait avoir lieu 3 semaines après mon accident, je n'ai plus pratiqué l'équitation et je n'ai pas pu participer au concours hippique pour lequel
encore, j'étais prête et je n'ai jamais passé mon monitorat de ski.
J'ai eu bien des deuils à faire, bien des illusions qu'il a fallu que je laisse définitivement de côté. Et ce qui m'a fait avancer ça a été "ma colère". Il m'arrive encore parfois de
penser, plus rarement de dire, "tant que je me mets en colère, je suis vivante".
Alors bien sûr, quand on est valide et bien portant on ne comprend pas cette colère, on ne comprend pas que l'on n'accepte pas de très bonne grâce la fatalité, puisque on "est encore en vie" et
que cela devrait nous suffire amplement. C'est vrai ! Mais que voudrait-on de plus ?
TOUT CE QUI NE TE TUE PAS TE REND PLUS FORT
Ha ! La belle sentence que voilà ! Le crédo des chantres de la pensée positive à tout crin. La phrase qui tue. Mais moralement seulement, ça ne laisse pas de sang sur les mains.
Et si ces quelques mots me rendent tant malade c'est parce que "non", je ne me sens pas le moins du monde plus forte, bien au contraire. Par contre-coup, je dois donc être une grosse
nullarde, parce que moi, je n'ai pas su arriver à me sentir plus forte.
Ériger la pensée négative en art, il fallait oser. Et il fallait être particulièrement éclairé pour arriver à aborder le sujet de "l'amoindrissement" sur cet aspect-là de la question, par le côté
obscur, en quelque sorte.
Si la pensée négative peut être érigée en art c'est bien parce que finalement, en passant par cet état on peut commencer à s'obliger à être plus fort qu'on ne l'aurait été si rien n'était jamais
arrivé : plus de volonté, plus de rage, plus de refus, plus d'investissement personnel, plus d'efforts, plus de combats quotidiens ou presque contre les douleurs nombreuses et variées, plus
de fatigue, plus de renoncements "parce qu'on n'a plus le choix" .....
Et franchement, tout cela je m'en serais très bien passée. Je reste convaincue que j'aurais très bien pu vivre ma vie sans toutes ces obligations-là et que, bien au contraire, je me
serais alors sentie véritablement "plus forte".
Aujourd'hui, si je suis forte, ce n'est que pour arriver à vivre avec toutes mes faiblesses et cela ne fait en rien de moi un être remarquable.
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